Christophe Amande, spécialiste lyonnais de l’intelligence économique et de la cyber sécurité, a récemment été distingué lors du trophée de la sécurité. Avec son associé Olivier Giot-Bordot, ils ont effectivement obtenu le troisième prix pour leur plateforme www.vigie.online, outil visant à relier le monde de l’intelligence économique à celui des PME, encore peu sensibilisées à l’efficience de ces pratiques.

Christophe Amande
Interview de Christophe Amande Vigie par Charles Mariaux

Quels sont les éléments ayant permis à Vigie de forcer la décision lors des trophées de la sécurité ?

Le point fort de Vigie réside dans sa corrélation vis-à-vis des douleurs du monde de l’intelligence économique, celle-ci pouvant se définir comme un ensemble de recherches et d’analyses menées sur un secteur ou un contexte particulier afin d’élaborer une stratégie de défense ou de conquête. Cette plateforme a été conçue pour faciliter et amplifier la mise en relation entre les experts et les décideurs du monde de l’intelligence économique ou de la stratégie. Elle apportera notamment un meilleur accès aux logiciels et aux bases de données en faveur des experts afin de les aider dans leur travail. Cet outil permet de fédérer davantage les experts du milieu en s’appuyant sur l’intelligence collaborative pour développer un marché porteur mais encore insuffisamment exploité. En effet, mon associé et moi-même avons observé plusieurs dysfonctionnements au cours de notre expérience professionnelle. Si les outils de l’intelligence économique continuent de démontrer leur efficacité, peu de PME ou de PMI ont le réflexe de s’appuyer sur ses apports durant leurs activités. Il est alors nécessaire de poursuivre la promotion de l’intelligence économique dans le territoire afin d’aider les entrepreneurs à se développer.

Ce manque de visibilité de l’intelligence économique, pourtant réputé pour être un facteur d’élévation, explique-il en partie le faible nombre de moyennes entreprises françaises ?

L’observation n’est pas inintéressante car beaucoup de PME tendent à concevoir l’intelligence économique uniquement autour de sa finalité défensive. Elles s’en servent notamment pour protéger leurs acquis et leurs informations. Cependant, l’aspect offensif reste occulté alors qu’il est largement utilisé chez les autres grandes puissances. Cette finalité offensive est pourtant essentielle pour sécuriser des processus, absorber les bons concurrents et réaliser plus facilement des fusions acquisitions. Des éléments pouvant permettre à une entreprise de franchir différents paliers et de mieux réfléchir sur le long terme.

Le contexte actuel, sous-fonds de guerre économique et de dépendance des États vis-à-vis de leurs entreprises pour leur rôle de puissance commerciale et technologique, peut-il constituer un levier de développement pour l’intelligence économique ?

Même si le contexte peut être porteur, l’évangélisation de l’intelligence économique devra nécessairement passer par le secteur privé. Il est essentiel de démystifier l’intelligence économique en décomplexifiant les termes du secteur et en facilitant les relations entre les décideurs (PME, PMI…) et experts. Les dirigeants des petites entreprises doivent comprendre que l’intelligence économique n’est pas une contrainte financière mais un vecteur de croissance permettant de gagner en chiffre d’affaire et des parts de marché. Lorsque nous avons démarré dans ce domaine, nous savions qu’il existait des besoins mais que le marché immense des PME, PMI était encore sous-exploité. Il faut continuer de travailler dans cet objectif et la plateforme Vigie en est le prolongement. Elle a pour but de dynamiser et simplifier les rapports entre les différents acteurs du milieu. Aujourd’hui, l’intelligence économique reste encore trop dans les mains de l’État. Les plus grandes officines sont dotées de capitaux d’État tandis les services, réunions et conférences sont encore majoritairement effectués par les membres du Service Public. Or, l’État n’a plus les moyens d’être présent de partout alors que le besoin est de plus en plus fort du fait d’une guerre économique impitoyable à l’extérieur. La diffusion des apports de l’intelligence économique est nécessaire pour permettre au secteur privé de prendre le relais et de défendre son savoir-faire et les valeurs françaises.

Le rôle de l’intelligence économique dans les collectivités territoriales a été récemment mis en valeur, le prochain mouvement de décentralisation peut-il favoriser cette diffusion puisque que les collectivités territoriales y sont sensibilisées et mieux écoutées par les PME ?

Cela dépendra beaucoup de la teneur de ce nouveau mouvement. Certains d’entre eux se révèlent décevants car ils ne permettent pas aux collectivités d’acquérir les financements nécessaires à l’exercice des nouvelles prérogatives. Celles-ci étant d’ailleurs souvent succinctes, l’État demeurant imprégné par le Jacobinisme. Si ce nouveau mouvement permet aux Régions d’être confrontées à des problématiques d’import-export ou davantage de budgets à gérer, elles auront surement la volonté d’intégrer les outils d’intelligence économique dans leur dispositif de gestion et donc de contribuer à sa diffusion. Mais outre ce problème de décentralisation parfois factice, on assiste également à une centralisation au niveau des acteurs publics, comme BPI et Business France qui viennent de créer une plateforme commune d’aide à l’export. Il est donc difficile de se prononcer sur la question car le contexte national manque de clarté. En outre, l’intelligence économique diffère quelque peu de l’intelligence territoriale. Les deux sont complémentaires et font partie du même corps de métier mais obéissent à des spécialités différentes et nécessitent parfois des compétences pointues et spécifiques. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous allons lancer une plateforme réservée aux collectivités territoriales, et notamment les mairies, ainsi qu’à ses experts pour faciliter la relation entre les deux pôles et en apportant un savoir-faire directement en lien avec les spécificités du secteur public.

L’actualité montre que de plus en plus d’entreprises européennes sont déstabilisées par les États-Unis, une politique européenne d’intelligence économique ferait-elle sens ?

Je ne pense pas qu’un tel projet soit compatible avec la réalité du terrain. Les faits abondent pour illustrer une trop grande concurrence entre les États européens, y compris sur les problématiques de défense. Cela fait maintenant plusieurs décennies que les institutions ou les gouvernements parlent d’une défense européenne sans réussir à aboutir sur des avancées concrètes. En ce qui me concerne, je crois davantage dans l’apport d’une unité d’intérêts que dans une unité européenne. Cela me fait penser à la phrase de Saint-Exupéry qui estime que l’Amour ne consiste pas à se regarder dans les yeux mais dans la même direction. En l’occurrence, il me parait hasardeux de travailler sur une alliance européenne dans un domaine aussi stratégique que l’intelligence économique alors que subsiste une large diversité d’histoires, de cultures et d’objectifs. Et ce d’autant plus que ce domaine ne nécessite pas de grands moyens. Chaque État, et en particulier les moteurs de l’Europe comme la France ou l’Allemagne, peut rivaliser avec les États-Unis ou la Chine en matière d’intelligence économique sans nécessairement passer par l’intermédiaire de l’Union Européenne. A condition d’avoir une vision claire de la réalité bâtie sur une vraie ligne directrice. La Francophonie me parait être un meilleur levier d’influence pour le futur car nous partageons des liens étroits avec ces pays. Leurs dirigeants sont souvent formés en France, leurs lois découlent régulièrement des nôtres alors que se maintient une vraie communauté de cœur et d’intérêt. La langue est un puissant vecteur d’influence car il s’agit d’une porte sur l’histoire. Il y a beaucoup de valeurs communes entre les membres de la Francophonie.

Référence à la plateforme www.vigie.online

Charles Mariaux

https://medium.com/@charlesmariaux_96408/nous-sommes-en-guerre-%C3%A9-5babb361ec0c